Le canon biblique : qui a décidé, et pourquoi ce n'est pas arbitraire

18/07/2026

Une objection revient souvent, chez ceux qui découvrent l'histoire de la Bible : qui a décidé que tel livre serait « inspiré » et tel autre non ? La question sous-entend parfois qu'un groupe d'hommes, réuni à une date donnée, aurait arbitrairement tranché entre des textes de valeur équivalente. La réalité historique est différente : la fixation du canon biblique — la liste des livres reconnus comme inspirés — n'est pas le fruit d'un décret isolé, mais l'aboutissement d'un long processus de discernement conduit par l'Église, appuyé sur des critères identifiables, et confirmé plutôt qu'inventé par les conciles qui l'ont formellement énoncé.

Un processus de réception avant d'être une décision

Avant qu'aucun concile ne se prononce, les communautés chrétiennes des premiers siècles lisaient déjà, dans leurs assemblées liturgiques, certains écrits qu'elles considéraient comme faisant autorité : les quatre évangiles, les lettres de Paul, quelques autres textes apostoliques. Cet usage liturgique n'était pas uniforme du jour au lendemain — certaines Églises locales hésitaient sur tel ou tel livre — mais un large consensus se dégage très tôt, dès la fin du Ier siècle et le IIe siècle, autour du cœur du Nouveau Testament. Le canon n'a donc pas été imposé d'en haut sur des communautés qui l'ignoraient ; il a été reconnu comme correspondant à ce que ces communautés vivaient et priaient déjà depuis des générations.

Trois critères de discernement

Ce discernement ne s'est pas fait au hasard. Trois critères principaux ont guidé la reconnaissance des livres canoniques.

L'origine apostolique

Pour le Nouveau Testament, un livre devait pouvoir se rattacher, directement ou par un lien étroit, à un apôtre ou à son entourage immédiat — porteur, à ce titre, du témoignage le plus proche de Jésus lui-même. Pour l'Ancien Testament, l'Église a reçu le canon déjà en usage dans le judaïsme de langue grecque, y compris certains livres deutérocanoniques comme Tobie ou les Maccabées, utilisés depuis longtemps dans la prière des communautés chrétiennes.

L'usage liturgique et la réception commune

Un texte s'imposait comme canonique lorsqu'il était effectivement lu, prié et transmis dans les grandes Églises — Rome, Alexandrie, Antioche, entre autres — et non dans un cercle restreint et marginal. Cette réception large, vérifiable sur plusieurs générations et plusieurs régions, distingue les livres canoniques de textes qui, même respectables, n'ont jamais connu cette diffusion.

La conformité à la règle de foi

Enfin, un texte devait s'accorder avec l'enseignement reçu des apôtres, tel qu'il était transmis de génération en génération dans l'Église. Les écrits qui s'en écartaient nettement — certains évangiles apocryphes tardifs, par exemple — n'ont pas été retenus, non par décision arbitraire, mais parce qu'ils ne correspondaient pas à ce dépôt commun reconnu par l'ensemble des communautés.

Le rôle des conciles : confirmer, non inventer

C'est au IVe siècle que ce discernement, déjà largement stabilisé dans la pratique, reçoit une formulation officielle, notamment lors des conciles régionaux de Rome, d'Hippone et de Carthage. Ces assemblées n'ont pas choisi les livres canoniques comme on choisirait des candidats sur une liste ouverte : elles ont mis par écrit une reconnaissance déjà largement partagée par les Églises depuis des décennies, en tranchant les derniers points de discussion sur quelques livres dont le statut restait débattu localement. C'est en ce sens que l'on peut dire que l'Église n'a pas créé le canon, mais l'a reconnu — un peu comme on reconnaît une voix familière plutôt qu'on ne la fabrique.

Pourquoi ce processus n'a rien d'arbitraire

L'accusation d'arbitraire suppose que le choix aurait pu tomber ailleurs, au gré des intérêts d'un groupe donné. Or l'histoire montre au contraire une remarquable convergence, sur plusieurs siècles et dans des régions parfois en délicatesse théologique les unes avec les autres, autour du même noyau de textes. Cette convergence, obtenue sans autorité politique centralisée avant Constantin, s'explique mal si l'on n'y voit qu'un jeu de pouvoir : elle s'explique en revanche naturellement si l'on considère que ces textes portaient, aux yeux des communautés qui les recevaient, la marque reconnaissable de l'enseignement apostolique et de l'action de l'Esprit Saint en elles.

Une confiance fondée sur la continuité, non sur l'autorité seule

Saint Augustin résumait cette conviction par une formule restée célèbre : il affirmait ne croire à l'Évangile que porté par l'autorité de l'Église qui le lui présentait comme tel. Cette phrase, souvent citée hors contexte, ne dit pas que l'Église invente la vérité des Écritures ; elle dit que la reconnaissance de leur inspiration s'est faite en elle, par elle, et pour elle, dans une continuité vivante depuis les apôtres. C'est cette continuité — plus qu'un décret ponctuel — qui fonde la confiance que l'on peut accorder au canon biblique : non l'arbitraire d'un choix, mais la fidélité d'une transmission.