« Nous croyons au même Dieu », entend-on parfois dans le dialogue islamo-chrétien, au nom de traits communs : monothéisme strict, figures partagées comme Abraham ou Moïse, vocabulaire similaire de la miséricorde. Cette affirmation mérite d'être examinée avec précision plutôt qu'affirmée ou niée d'emblée. Une comparaison attentive des deux conceptions de Dieu — telles que chaque tradition les formule elle-même — montre que si le mot « Dieu » est commun, la réalité qu'il désigne diverge sur des points structurants : la nature interne de Dieu, son mode de révélation, et la manière dont il entre en relation avec l'homme.
Le tawhid : l'unité absolue et la transcendance d'Allah
L'islam place au centre de sa foi le tawhid, l'unité absolue de Dieu. Allah est un, sans associé, sans division interne, et sa transcendance est telle que « rien ne Lui est semblable » (Coran 42,11). Cette insistance sur l'unicité n'exclut nullement, dans la conception musulmane elle-même, une proximité de Dieu avec Sa créature : le Coran s'ouvre systématiquement sur les noms « le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux », et affirme qu'Allah s'est prescrit à Lui-même la miséricorde. Pour la théologie musulmane, cette miséricorde s'exprime par la guidance, le pardon offert au repentant et la proximité de Dieu avec celui qui L'invoque — mais elle s'articule toujours autour d'une transcendance absolue qui exclut toute idée d'incarnation ou de filiation divine. Le Coran est reçu, dans la doctrine islamique classique, comme la parole même de Dieu transmise à Muhammad par l'ange Gabriel — non comme un texte inspiré rédigé par des mains humaines, mais comme une révélation verbale directe, ce qui explique la place centrale de son texte arabe dans la piété musulmane.
La Trinité : un Dieu communion, révélé et incarné
Le christianisme confesse un Dieu unique en trois personnes — Père, Fils et Saint-Esprit — unies dans une relation d'amour éternel. Cette unité n'est pas perçue comme une atteinte au monothéisme, mais comme sa forme la plus profonde : Dieu n'est pas seulement un sujet solitaire, il est en Lui-même communion. Ce Dieu se révèle progressivement dans l'histoire, à travers une série d'alliances (avec Noé, Abraham, Moïse, David), avant de s'incarner pleinement en Jésus-Christ, « le Verbe fait chair » (Jean 1,14). La Bible, contrairement au Coran dans sa doctrine islamique, est reçue par les chrétiens comme un texte inspiré mais écrit par des auteurs humains, engagés dans une histoire et une culture précises, à travers lesquels Dieu s'est néanmoins réellement exprimé. Pour le christianisme, la Parole ultime de Dieu n'est finalement pas un livre, mais une personne : Jésus-Christ lui-même.
Des noms communs, des réalités différentes
Le dialogue islamo-chrétien partage un vocabulaire commun — Abraham, Moïse, Jésus, miséricorde — qui peut donner l'illusion d'une proximité plus grande qu'elle ne l'est réellement. Quelques exemples suffisent à montrer l'écart :
- Jésus : dans le Coran, il est un prophète honoré, né d'une vierge, mais dont la mort en croix est niée et dont le rôle ne s'inscrit pas dans une économie de rédemption (Coran 4,157). Pour les chrétiens, il est Dieu fait homme, mort et ressuscité pour le salut du monde.
- Abraham : le Coran le présente comme un modèle de soumission totale à Dieu, un « hanif musulman », antérieur à toute division religieuse ultérieure (Coran 3,67). La Bible en fait le père de la foi (Romains 4), engagé dans une alliance historique avec Dieu (Genèse 15,17-18) dont la descendance est bénie, selon la lecture chrétienne, en Jésus-Christ (Galates 3,16).
- La miséricorde : présente dans les deux traditions, elle s'articule différemment. Dans la théologie islamique, elle s'exprime par le pardon offert à qui se repent et se soumet. Dans l'Évangile, elle est illustrée par l'image du père qui court à la rencontre de son fils avant même que celui-ci n'ait pu formuler son repentir (Luc 15,20) — une antériorité de l'amour divin sur toute démarche humaine qui constitue une insistance propre au christianisme.
Une divergence à assumer sans polémique
Reconnaître que le Coran et la Bible ne présentent pas la même conception de Dieu n'est pas une manière de disqualifier la foi musulmane ni de nier la sincérité de la prière des musulmans adressée à Allah. C'est simplement respecter ce que chaque texte affirme de lui-même : l'un professe une unité sans division interne, sans incarnation, transmise par une révélation verbale directe ; l'autre professe une communion trinitaire qui se donne dans une histoire et se fait chair. Vouloir gommer cette différence au nom d'un dialogue superficiel rendrait service à personne — ni aux musulmans, dont la conception propre de Dieu mérite d'être entendue pour elle-même, ni aux chrétiens, dont la foi trinitaire perdrait alors sa spécificité.
Le dialogue islamo-chrétien gagne à partir de cette clarté plutôt qu'à la contourner. Ce n'est pas en estompant les différences que se construit un dialogue fécond, mais en les nommant avec précision et charité, pour ensuite chercher, à partir de cette vérité assumée de part et d'autre, ce qui peut néanmoins se comprendre, s'estimer et parfois même s'apprendre mutuellement.