Musulmans et chrétiens affirment tous deux croire en un Dieu unique. Cette proximité verbale conduit parfois à penser que le tawhid islamique et la Trinité chrétienne seraient deux manières équivalentes de dire la même chose, ou tout au plus deux nuances d'un même monothéisme. Un dialogue sincère exige pourtant de regarder d'un peu plus près ce que chaque tradition entend réellement par l'unité de Dieu, car les deux conceptions, sous une apparente ressemblance, décrivent un Dieu profondément différent dans sa nature intime et dans sa manière de se rapporter au monde. Reconnaître honnêtement cette différence, plutôt que de la dissoudre dans une fausse unanimité, est la condition d'un dialogue qui respecte l'intelligence et la foi de chacun.
Le tawhid : une unité de souveraineté absolue
Le tawhid affirme l'unicité absolue d'Allah : il est un, sans associé, sans composition interne, transcendant au point qu'aucune relation ne saurait exister à l'intérieur même de son être. Cette insistance a une portée précise dans la tradition musulmane : elle écarte toute idée qu'Allah pourrait engendrer ou être engendré, et rejette par principe toute pluralité en Dieu, perçue comme une atteinte à sa souveraineté et à sa transcendance. Dans cette perspective, Dieu se fait connaître par sa parole et ses commandements, mais la théologie musulmane classique ne conçoit pas cette communication comme une relation personnelle et réciproque à l'intérieur de l'être divin lui-même : Dieu reste, dans son essence, radicalement seul.
La Trinité : une unité de relation et d'amour
La foi chrétienne, elle, affirme que Dieu est un, mais que cette unité contient de toute éternité une relation : le Père, le Fils et l'Esprit Saint sont distincts sans être séparés, et partagent une seule et même nature divine. Cette distinction n'introduit aucune division dans l'être de Dieu ; elle exprime au contraire une communion parfaite :
- le Père se donne totalement en engendrant le Fils ;
- le Fils reçoit tout du Père et le lui rend dans un amour total ;
- l'Esprit Saint procède de cet échange comme l'amour même qui les unit.
Dieu n'est donc pas, pour le christianisme, un sujet solitaire qui se révélerait uniquement par des décrets extérieurs : il est communion en lui-même, et cette communion se communique à l'humanité, appelée à y participer. C'est le sens de l'affirmation johannique reprise par toute la tradition chrétienne : « Dieu est amour » (1 Jn 4,8) — non pas seulement un Dieu qui aime, mais un Dieu qui est, en son être même, relation et don. Cette conviction a une conséquence concrète pour l'anthropologie chrétienne : si l'être humain est créé à l'image de ce Dieu-communion, alors la personne humaine elle-même ne s'accomplit pleinement que dans la relation à autrui, et non dans un repli sur elle-même.
Deux conceptions théologiques réellement différentes
Il ne s'agit donc pas de deux formulations différentes d'une même intuition religieuse, mais de deux théologies de Dieu qui divergent sur un point essentiel : Dieu a-t-il, en lui-même, une vie relationnelle, ou est-il un sujet strictement un et sans altérité interne ? Le Coran, fidèle à la logique du tawhid, met en garde contre l'idée de dire « trois » au sujet de Dieu, y voyant une atteinte à son unité ; cette mise en garde est cohérente avec sa propre conception de Dieu, et il est important de la comprendre de l'intérieur plutôt que d'en sourire. Du point de vue chrétien, à l'inverse, un Dieu sans aucune relation intérieure poserait une difficulté : comment un Dieu strictement solitaire pourrait-il être, en lui-même et de toute éternité, un Dieu d'amour, puisque l'amour véritable suppose toujours un donateur, un destinataire et un lien qui les unit ? Cette question n'est pas posée pour disqualifier le tawhid, mais pour expliquer pourquoi le christianisme, fidèle à ce qu'il reçoit de la Révélation, ne pouvait pas simplement adopter la même formule.
Nommer la différence pour rendre le dialogue possible
Le dialogue islamo-chrétien n'a rien à gagner à présenter le tawhid et la Trinité comme deux variantes interchangeables d'un même monothéisme abrahamique : cette simplification, bien intentionnée, prive finalement les deux traditions de la possibilité de s'expliquer vraiment l'une à l'autre. Il est plus fécond, et plus respectueux, de reconnaître que les deux traditions tiennent, chacune avec cohérence et sincérité, deux affirmations différentes sur ce qu'est l'unité de Dieu — puis de chercher, à partir de cette différence assumée, ce qui peut néanmoins se construire en commun : le souci de la vérité sur Dieu, l'exigence morale qui en découle, le respect dû à toute personne créée. La rigueur théologique, loin de nuire au dialogue, en est la condition : on ne dialogue vraiment qu'avec ce que l'autre croit réellement, non avec une version édulcorée de sa foi. Un chrétien qui explique le tawhid à un musulman, ou un musulman qui explique la Trinité à un chrétien, rend d'ailleurs souvent un meilleur service à la vérité que celui qui, par souci de consensus, réduit les deux doctrines à un dénominateur commun qu'aucune des deux traditions ne reconnaîtrait comme fidèle à sa propre foi.
Le tawhid est un monothéisme de l'unicité radicale ; la Trinité est un monothéisme de la communion. L'un affirme que Dieu se suffit à lui-même sans aucune relation interne ; l'autre affirme que Dieu est, en lui-même, don et réception éternels. Ces deux affirmations ne peuvent pas être vraies en même temps, et c'est précisément pour cela qu'elles méritent d'être présentées avec exactitude, sans les aplanir par commodité, mais aussi sans jamais perdre de vue que ceux qui les confessent, de part et d'autre, cherchent sincèrement le même Dieu unique.